L'Argentine construit une industrie du film plus forte

Article  par  Kevin PICCIAU  •  Publié le 11.09.2012  •  Mis à jour le 24.09.2012
Cristina Kirchner
[ACTUALITÉ] L'État argentin a annoncé, le 29 août 2012, une hausse des subventions accordées aux productions audiovisuelles nationales et la reconnaissance du secteur du film comme une « industrie à part entière ».
Le 29 août 2012, la présidente de la Nation argentine, Cristina Fernández de Kirchner, a présenté deux décrets posant les principes d'une politique de soutien renforcée en faveur du secteur audiovisuel. C'est, plus précisément, la branche de la production que visent les décrets présidentiels 1527 et 1528, publiés au Bulletin officiel ce 29 août et dont les mesures ont pris effet à cette même date.

 Cristina Kirchner a souligné une erreur de longue date, celle de n'avoir jamais considéré les activités de production de films comme une branche industrielle à part entière. 
C'est tout d'abord une amélioration de statut, en quelque sorte, qu'offre l'État argentin à toutes les entreprises nationales « productrices de contenus audiovisuels, numériques et cinématographiques », indépendamment de la composition de leur actionnariat (public, privé ou mixte). Au cours de son intervention au Museo del Bicentenario de Buenos Aires, devant les grands acteurs du secteur et la presse, Cristina Kirchner a souligné une erreur de longue date, celle de n'avoir jamais considéré les activités de production de films comme une branche industrielle à part entière, capable de produire de la valeur au même titre que l'agroalimentaire, le bâtiment ou l'énergie. « L'Argentine est le quatrième exportateur mondial de contenus et formats audiovisuels », a martelé la présidente, analysant cette position avantageuse comme un résultat direct de la loi de 2009 sur les services de communication audiovisuelle. Depuis l'entrée en vigueur de la loi en question, les coproductions avec des partenaires prestigieux portant les noms de Warner, DirecTV, Fox, Universal ou Disney se sont multipliées et la vente de films tout ou partie argentins aurait augmenté de 82 %, sur l'intervalle 2009-2011. Mais il faut noter que c'est essentiellement la production de films publicitaires pour l'étranger – les pays européens, notamment, étant fortement attirés par une main-d'œuvre bon marché de techniciens et d'acteurs – qui offre à l'Argentine sa quatrième place en tant qu'exportateur. Le jeu télévisé est un autre domaine dans lequel le pays se distingue, depuis 2010, avec la vente de nombreux formats devenus cultes hors de ses frontières.

Rappelant que le secteur se distingue, outre par ses intérêts commerciaux et économiques, par des enjeux de transmission culturelle, Cristina Kirchner a qualifié la production de contenus audiovisuels comme « l'une des industries les plus importantes du pays ». Si la reconnaissance de l'activité de production de films en tant qu'industrie à part entière a pu prendre une dimension symbolique, à travers le discours de la présidente, il s'agit surtout et avant tout d'une révolution de statut, aux conséquences bien concrètes : en octroyant la qualification d' « industrie » au champ de la production audiovisuelle et cinématographique, le décret 1528 permet aux entreprises concernées de bénéficier des programmes de soutien étatique à la production dont profitent également tous les autres types d'industries. Le décret fixe par ailleurs la création d'un Registre des producteurs de contenus audiovisuels et cinématographiques, dont la tenue est confiée au Secrétariat de la Communication publique : sont  invitées à s'inscrire dans ce grand répertoire officiel toutes les structures argentines dont les revenus proviennent de la production audiovisuelle et / ou cinématographique pour au moins 50 % . Afin de pouvoir bénéficier des programmes d'aide et des « politiques de promotion » impulsées par les pouvoirs publics, les entreprises doivent s'engager à « maintenir la quantité d'emplois signalé à la date d'inscription au Registre ». Par ailleurs, elles auront l'obligation de consacrer 5 à 20 % de l'aide obtenue – selon son montant – à la production d'un nouveau film ou à l'acquisition de nouveaux équipements. La méthode, dans sa forme générale, rappelle très clairement la politique qui avait été adoptée en faveur du logiciel, en 2004, avec la création du Système de promotion d'industrie du logiciel, créé par la loi 25.922 et offrant aux entreprises de cette branche toute une série d'avantages nouveaux, lesquels ont permis un développement notable des activités sur les huit dernières années.

Le décret 1527, pour sa part, a apporté une bonne nouvelle visant plus spécifiquement les longs métrages, en augmentant le montant maximum de la subvention publique que peut accorder l'INCAA (Instituto Nacional de Cine y Artes Audiovisuales), entité compétente en la matière, à un film argentin. Avant le 29 août 2012, la subvention ne pouvait dépasser la limite de 3,5 millions de pesos ; aujourd'hui, la limite est fixée à 5,5 millions. Cet effort financier a une double finalité : il s'agit de permettre aux projets à gros budget de se concrétiser et de rendre les productions argentines toujours plus fortes et plus présentes dans la compétition internationale. Dans un entretien accordé à la revue Página/12, la présidente de l'INCAA, Liliana Mazure, a précisé qu'il s'agit aussi d'encourager la coproduction internationale : « Le problème, c'est que quand un producteur étranger décide d'investir dans un film argentin, ce qu'il regarde en premier lieu, c'est combien la partie locale va, elle, pouvoir avancer ». En relevant le montant du budget que peut assurer le producteur argentin, les pouvoirs publics entendent bien envoyer un signal rassurant aux partenaires extérieurs et aménager une vraie place pour la production argentine sur le marché global du cinéma.

La profession argentine pourra également compter sur la mise à disposition de studios et d'équipements flambant neufs : Cristina Kirchner a annoncé, lors de sa conférence de presse, la construction prochaine d'un grand « Pôle des contenus audiovisuels », sur une surface de 120 000 mètres carré. Ce grand centre d'activité sera situé sur le terrain public de l'île Demarchi[+] NoteIl correspond à l'emplacement de l'ancienne administration navale de Puerto Madero.X [1], au sud du quartier de Puerto Madero, à Buenos Aires, et proposera, outre des studios d'enregistrement radio et télé et des salles de tournage, un musée du cinéma. Il abritera également une nouvelle université spécialisée. La présidente de la République argentine a affirmé qu'elle souhaitait progresser rapidement sur ce projet que certains désignent comme la future Cinecittà portègne : les premières concertations pour la conduite des travaux sera tenue avant la fin septembre 2012. Les projets de construction seront examinés par un comité d'évaluation réunissant le Secrétariat de la Communication publique, le ministère de la Planification, l'ANSES (l'organisme auquel doit être cédé le terrain public, chargé de créer une société anonyme pour assurer la gestion du terrain et des constructions) et, si elle répond positivement à l'invitation de l'équipe présidentielle, l'administration de la Ville de Buenos Aires, conduite par Mauricio Macri, opposant direct à Cristina Kirchner. Les conflits entre la chef de l'État et le chef de la Ville sont brûlants et sont montés d'un cran début août 2012, avec un bras de fer interminable où chacun se renvoie la responsabilité du réseau des métros de Buenos Aires et – c'est là la clé du problème – le devoir de prise en charge de l'augmentation de salaire de ses agents. Cristina Kirchner a sorti un drapeau blanc de circonstance en déclarant que « tout le monde [devait] participer », que cela était « absolument nécessaire ». « C'est un projet très important pour tous les Argentins, mais ceux qui en profiteront le plus, ce sont précisément ceux qui vivent ici, dans la capitale », a insisté la présidente.

Le projet a remporté – sans suprise – le soutien des professionnels du secteur, qui ont exprimé leur grande satisfaction à l'annonce des mesures. Quelques observateurs extérieurs ont néanmoins souligné que Buenos Aires avait déjà donné pour l'industrie du film : chaînes de télévision et sociétés de production sont d'ores et déjà en terrain conquis à Palermo et Chacarita. Une cinquantaine de structures liées directement au monde de la télé ou du cinéma s'étalent actuellement sur ces deux quartiers importants de la ville et bénéficient d'une politique de soutien votée par la législature de la ville, qui leur permet notamment de ne payer ni ABL (l'impôt municipal concernant l'éclairage, le nettoyage des trottoirs et le ramassage des ordures) [+] NoteAlumbrado, Barrido y Limpieza.X [2]  ni impôt sur les revenus bruts. Cristina, comme l'appellent tous les journaux du pays, n'a pas souhaité réagir à ces analyses au goût de critique. Le 20 septembre 2012, la présidente a pourtant dû sortir de son silence, suite à un lever de bouclier plus inquiétant. Les porteurs du projet de Pôle audiovisuel « ne savaient pas », selon leurs dires, que l'île Demarchi abritait encore des activités, relatives au balisage et à la drague du Río de la Plata. L'Association des travailleurs de l'État (ATE) et le syndicat des professionnels du balisage et de la drague ont déclaré un « état d'alerte et de mobilisation », appelant à bloquer l'accès aux terrains réclamés par la Présidence. Ils ont été invités à « évacuer en toute urgence ».

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Crédit photo :
La présidente Cristina Kirchner lors de la conférence de presse donnée le 29 août 2012 au Museo del Bicentenario de Buenos Aires – Service de presse de la Casa Rosada.
  • 1. Il correspond à l'emplacement de l'ancienne administration navale de Puerto Madero.
  • 2. Alumbrado, Barrido y Limpieza.
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