La 3D fait son entrée dans le non-cinéma turkmène

Article  par  Claire HEMERY  •  Publié le 19.07.2011  •  Mis à jour le 20.07.2011
Le président du Turkménistan au cinéma, portant des lunettes 3D
[ACTUALITÉ] Le président du Turkménistan, Gourbangouly Berdymoukhamedov, a inauguré un cinéma 3D dans la capitale Achgabat : oasis ou mirage dans le désert culturel turkmène ?

Le 29 juin 2011, un cinéma 3D a ouvert à Achgabat, capitale du Turkménistan, en Asie centrale. Composé de deux salles, l’une classique de 500 places et la seconde en 3D de 70 places, il a été inauguré en grandes pompes par le président Gourbangouly Berdymoukhamedov avant même d’être opérationnel[+] Note« Il n’est pas rare au Turkménistan que l’ouverture officielle précède la fin des travaux », explique Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, docteur en sciences politiques et en philosophie, chercheur au Centre for Human Rights and Legal Pluralism de la Faculté de droit de McGill University (Canada), rappelant que plusieurs hôtels de la station balnéaire Avaza ont été inaugurés alors que la plomberie n’était pas encore terminée dans la plupart des chambres. « Le président a son calendrier et inaugure à bâtons rompus des bâtiments qui ne sont en général pas finis (parce que les délais donnés aux constructeurs sont extrêmement serrés). »X [1]. La construction a été confiée à l’entreprise française Vinci pour un contrat de 20 millions de dollars, précise son directeur régional Igor Gorwiz. L’enveloppe n’est pas négligeable et représente pour le groupe une occasion modeste de concurrencer Bouygues Construction qui domine les chantiers turkmènes depuis l’indépendance du pays en 1991[+] NoteLe Turkménistan représente le premier partenaire économique de la France en Asie centrale. Parmi les grands groupes français présents (Alcatel-Lucent, Accor, Cifal, Dgt Logistic, Scdm, Schlumberger, Schneider Electric, Technip, Thales, Total, Vinci, Veolia Otv), Bouygues Construction jouit d’une position dominante avec une cinquantaine de projets depuis 1991. Toutefois, « la part de marché de la France au Turkménistan est limitée (3 % environ), loin derrière la Russie (43 %), l’Iran (21 %), la Turquie (12 %) mais aussi l’Italie (7 %) et l’Allemagne (6 %) ». Source : site du ministère français des Affaires étrangères et européennes. X [2].

Dans un pays que l’on connaît davantage pour ses ressources énergétiques (hydrocarbures) et pour son régime dictatorial qui lui vaut la 176ème place sur 178 dans le classement de Reporters sans frontières[+] NoteDevant la Corée du Nord (177ème) et l’Érythrée (178ème) et derrière l’Iran (175ème), selon le classement mondial de la liberté de la presse 2010 établi annuellement par Reporters sans frontières depuis 2002.X [3], que peut représenter la création d’un cinéma 3D sans industrie cinématographique ?

 
Indissociable du cinéma soviétique[+] NoteEn 1925, la République socialiste soviétique du Turkménistan est intégrée dans l’URSS.X [4], la production turkmène s’épanouit dans la République socialiste soviétique du Turkménistan, avec la création d’un premier studio, Turkmenfilm, en 1926. De nombreux étudiants turkmènes sont formés dans les années 1950 à l’Institut fédéral d’État du cinéma (VGIK) de Moscou. S’ensuit une période faste : en 1960, 5 % de la population va au cinéma[+] Note1,6 million d’habitants au Turkménistan en 1960. La population est estimée en 2011 à 5 millions de personnes.X [5], 6,4 % en 1970, date à laquelle 900 salles actives maillent le territoire. « Les années 1970 et 1980 forment l’âge d’or de la première vague du cinéma turkmène. Les moyens mis à disposition des réalisateurs sont importants, la production florissante », écrit Jean-Baptiste Jeangène Vilmer dans son ouvrage Turkménistan[+] NoteJean-Baptiste Jeangène Vilmer, Turkménistan, CNRS Éditions, collection « Réseau Asie », Paris, 2010, 486 p.X [6]. Mais l’indépendance du pays, en 1991, brise cet élan. Sous la pression du président Saparmurat Niyazov et de ses mesures drastiques (fermeture du studio Turkmenfilm en 1996, interdiction formelle du cinéma en 2000[+] NoteL’interdiction concernait également l’opéra, le cirque et le ballet, le président jugeant ces arts non conformes à l’identité turkmène. X [7]), les réalisateurs s’exilent. Les seules productions filmiques autorisées sont réservées à la télévision et dédiées à la gloire du Turkménistan et du Turkmenbachi (« Père des Turkmènes », désignant le dictateur Niyazov) ; il n’est plus possible de tourner en 35mm mais seulement en vidéo. La société nationale de production cinématographique, renommée Turkmentelekinofilm, est alors rattachée à la direction de la télévision nationale.

Le décès de Saparmurat Niyazov en décembre 2006 et l’arrivée au pouvoir du président actuel change la donne : dès février 2007, Turkmentelekinofilm est rebaptisée Oguz Khan Turkmenfilm et placée sous l’autorité du ministère de la Culture et de la Radiotélévision. Des salles rouvrent. La nouvelle Constitution, de 2008, garantit le droit à la création artistique, scientifique et technique (article 39), celle-ci reste néanmoins soumise à l’approbation d’une commission d’État. En 2009, le président réhabilite le cinéma turkmène en autorisant officiellement la production et diffusion de films. Si ces dispositions législatives peuvent sembler encourageantes, le cinéma turkmène ne connaît pourtant pas de « Nouvelle Renaissance » (New Revival), credo politique de Gourbangouly Berdymoukhamedov.
 
En 2011, la capitale compte trois salles publiques : le Vatan (la Patrie), le Turkmenistan et, depuis le 29 juin, l’Achgabat, équipée pour la 3D. Salles polyvalentes, elles ne sont pas exclusivement dédiées au 7ème art et servent aussi pour le spectacle vivant : les concerts, pièces de théâtre et les cérémonies. Les quelques salles privées du pays, où l’on diffuse des DVDs sur écran, sont plus difficiles à identifier : leur nombre fluctue au gré des ouvertures et des fermetures[+] NoteÀ Achgabat, la salle de projection située au centre commercial turc Yimpash, encore ouverte en 2008, a fermé l’année suivante. Celle du centre commercial Paytagt propose deux projections par soir en moyenne et un programme mal défini : de nombreux changements de dernière minute sont observés. Une autre salle privée est localisée à Toy Mekany (le centre des festivités).X [8]. Selon des sources locales, louer une salle n’est pas aisé et nécessite l’autorisation du ministère de la Culture, dont les critères sont stricts et freinent la diffusion de nouveautés étrangères (aucune scène de nudité, ou aucune évocation du sexe n’est permise).
 
Dans la contrainte des budgets qui leur sont alloués et des thèmes imposés, les productions turkmènes dominent les salles de projection étatiques[+] NoteSelon des informations locales, recueillies par Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, « le cinéma Vatan ne diffuse actuellement que des vieux films turkmènes : ni films turkmènes récents, ni russes, ni étrangers. Les films sont diffusés en turkmène, non doublé en russe. Pour voir un film turkmène doublé en russe, il faut former un groupe de 30 personnes et faire une demande au directeur du cinéma. Cette politique est un exemple de la « turkménisation » de la société ».X [9]. Le pays produirait chaque année 2 à 3 films par an, n’offrant donc guère plus d’opportunités aux cinéastes qu’au temps de Niyazov (4 films par an en 2006). Quelques films étrangers sont diffusés à l’occasion de « manifestations organisées conjointement avec d’autres pays » (Ouzbékistan, France, États-Unis, Russie, Inde, etc.) : « comme à la télévision turkmène, les films diffusés sont en général des comédies, des dessins animés, des contes populaires et des films historiques – dans tous les cas, des œuvres inoffensives », ajoute Jean-Baptiste Jeangène Vilmer.
 
Offrant peu, pour ne pas dire aucune, diversité ni qualité, et malgré des tickets d’entrée bon marché (de 2 manats, soit 0,50 €, pour la salle publique du Vatan, à 5 manats, soit 1,25 €, pour la salle privée du centre commercial Paytagt), les cinémas ne trouvent pas de public. Les salles étatiques sont rarement remplies : les habitants d’Achgabat, notamment les jeunes, leur préfère les salles privées qui programment des films étrangers ou bien la location de DVD pour 2 manats (0,50 €) auprès des nombreux magasins privés[+] NoteLa location d’un DVD nécessite de laisser en caution une pièce d’identité. Outre la garantie que le bien loué sera rendu, la procédure « permet aussi aux services de sécurité de savoir, le cas échéant, qui prend quoi », explique Jean-Baptiste Jeangène Vilmer.X [10]. Moins prisé, l’achat de DVD est toutefois possible dans les centres commerciaux et sur les marchés. Déçue par l’offre nationale, peu alléchante, la population s’oriente vers des films américains, indiens et turcs. La circulation des produits culturels turcs s’explique notamment par l’émigration turkmène en Turquie, précise Christopher Schwartz, fondateur et rédacteur en chef du site Neweurasia.net. Le cinéma russe est lui en déclin, la russification faisant place à la « turkménisation » de la société. La télévision, outre les cinq chaînes étatiques qui diffusent quelques films turkmènes et russes ou dessins animés de Walt Disney, permet à la population, grâce au chaînes câblées et satellitaires, de diversifier, toutes proportions gardées, leur consommation cinématographique.
 
Le cinéma d’État ne séduit pas plus les étrangers que les Turkmènes, puisque malgré les tentatives d’exportation, l’obstacle linguistique et le contenu des films empêchent les productions turkmènes de circuler, à l’exception de quelques festivals consacrés aux peuples et cultures d’Asie centrale. 
 
Dans ce contexte, l’ouverture d’un cinéma 3D semble n’être que de la « poudre aux yeux », selon Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, dans la lignée de nombreux équipements et constructions, destinés à illustrer la modernité d’un pays qui se veut à la pointe des dernières technologies : « On communique largement dans les médias sur cette surenchère d’équipements qui incarne la modernisation à grand train du Turkménistan ». Reste à savoir quels films y seront diffusés et si cela permettra d’élargir les programmations ou de renouveler la création. Difficile pourtant d’imaginer que le relief puisse servir à autre chose qu’à produire davantage de films glorifiant les infrastructures de la capitale et magnifiant les paysages naturels turkmènes. Le lancement d’une 6ème chaîne étatique en octobre 2011, consacrée aux « procédés de rénovation et de développement de la capitale », confirme ces craintes.  
 
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Crédits illustrations :
Capture d’écran de télévision
Fabienkhan / Wikimedia Commons ; a-birdie / Flickr ; cercamon / Flickr
  • 1. « Il n’est pas rare au Turkménistan que l’ouverture officielle précède la fin des travaux », explique Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, docteur en sciences politiques et en philosophie, chercheur au Centre for Human Rights and Legal Pluralism de la Faculté de droit de McGill University (Canada), rappelant que plusieurs hôtels de la station balnéaire Avaza ont été inaugurés alors que la plomberie n’était pas encore terminée dans la plupart des chambres. « Le président a son calendrier et inaugure à bâtons rompus des bâtiments qui ne sont en général pas finis (parce que les délais donnés aux constructeurs sont extrêmement serrés). »
  • 2. Le Turkménistan représente le premier partenaire économique de la France en Asie centrale. Parmi les grands groupes français présents (Alcatel-Lucent, Accor, Cifal, Dgt Logistic, Scdm, Schlumberger, Schneider Electric, Technip, Thales, Total, Vinci, Veolia Otv), Bouygues Construction jouit d’une position dominante avec une cinquantaine de projets depuis 1991. Toutefois, « la part de marché de la France au Turkménistan est limitée (3 % environ), loin derrière la Russie (43 %), l’Iran (21 %), la Turquie (12 %) mais aussi l’Italie (7 %) et l’Allemagne (6 %) ». Source : site du ministère français des Affaires étrangères et européennes.
  • 3. Devant la Corée du Nord (177ème) et l’Érythrée (178ème) et derrière l’Iran (175ème), selon le classement mondial de la liberté de la presse 2010 établi annuellement par Reporters sans frontières depuis 2002.
  • 4. En 1925, la République socialiste soviétique du Turkménistan est intégrée dans l’URSS.
  • 5. 1,6 million d’habitants au Turkménistan en 1960. La population est estimée en 2011 à 5 millions de personnes.
  • 6. Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Turkménistan, CNRS Éditions, collection « Réseau Asie », Paris, 2010, 486 p.
  • 7. L’interdiction concernait également l’opéra, le cirque et le ballet, le président jugeant ces arts non conformes à l’identité turkmène.
  • 8. À Achgabat, la salle de projection située au centre commercial turc Yimpash, encore ouverte en 2008, a fermé l’année suivante. Celle du centre commercial Paytagt propose deux projections par soir en moyenne et un programme mal défini : de nombreux changements de dernière minute sont observés. Une autre salle privée est localisée à Toy Mekany (le centre des festivités).
  • 9. Selon des informations locales, recueillies par Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, « le cinéma Vatan ne diffuse actuellement que des vieux films turkmènes : ni films turkmènes récents, ni russes, ni étrangers. Les films sont diffusés en turkmène, non doublé en russe. Pour voir un film turkmène doublé en russe, il faut former un groupe de 30 personnes et faire une demande au directeur du cinéma. Cette politique est un exemple de la « turkménisation » de la société ».
  • 10. La location d’un DVD nécessite de laisser en caution une pièce d’identité. Outre la garantie que le bien loué sera rendu, la procédure « permet aussi aux services de sécurité de savoir, le cas échéant, qui prend quoi », explique Jean-Baptiste Jeangène Vilmer.
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