Cinéma africain : la tension monte d’un cran entre Nollywood et Ghollywood | InaGlobal

Cinéma africain : la tension monte d’un cran entre Nollywood et Ghollywood

Article  par  Clement DEPRES  •  Publié le 30.07.2012  •  Mis à jour le 29.08.2012
[ACTUALITÉ] Août 2012 marque une nouvelle étape dans la dégradation des relations entre Nollywood et Ghollywood : le Nigéria met en place un embargo sur les films ghanéens. Le fossé se creuse entre ces deux piliers de l’industrie cinématographique africaine.
Nouvelle tension entre le cinéma nigérian et le ghanéen : la Film, Video Producers and Marketers Association of Nigeria (FVPMAN)[+] NoteAssociation qui regroupe les distributeurs de films au Nigéria. Elle est affiliée au National Film and Video Censors Board (NFVCB), agence étatique nigérienne qui a pour mission d’établir une classification des films produits au Nigéria (équivalent du CSA français). X [1] NoteAssociation affiliée au National Film and Video Censors Board (NFVCB), agence étatique nigérienne qui a pour mission d’établir une classification des films produits au Nigéria (équivalent du CSA français).X [2] NoteAssociation affiliée au National Film and Video Censors Board (NFVCB), agence étatique nigérienne qui a pour mission d’établir une classification des films produits au Nigéria (équivalent du CSA français).X [3]a annoncé un embargo sur les films ghanéens à compter d’août 2012. Uzo Godson Nwosu, président de l’association, a déclaré réagir au bannissement des films nigérians au Ghana, en place depuis longtemps selon lui. Les films ghanéens ne seront plus autorisés à circuler librement sur le territoire nigérian, ils devront auparavant passer au crible de la commission mise en place par l’association.
 
Les deux gouvernements ne cessent de crier au sabotage de leur propre industrie par le pays voisin. La discorde a débuté en juin 2010 lorsque le Ghana a décidé d’imposer une taxe de 1 000 € aux acteurs nigérians qui souhaitent jouer dans des films produits sur le territoire sous prétexte que les stars nigériannes bloquent l’émergence de talents nationaux. Le Nigéria a rendu coup pour coup et a instauré une taxe de 2 000 $ pour les acteurs ghanéens qui souhaitent travailler pour Nollywood[+] NoteTerme qui désigne l’industrie du cinéma au Nigéria. Le suffixe –llywood s’acquière lorsque la production cinématographique devient massive.X [4].
 
Ces tensions se développent en parallèle de la volonté affichée par le  cinéma nigérian de s’affirmer sur la scène internationale. Désir impulsé par le « Nouveau cinéma nigérian »[+] NoteCette tendance ce caractérise par des exigences qualitatives plus importantes, une meilleure technique et des budgets plus importants de l’ordre de 500 000$.X [5], dont « [l]e but principal (…) est de mettre en place une structure appropriée(…) concentrée sur la distribution, le développement de nouveaux talents et d’atteindre la reconnaissance internationale », selon Wale Ojo, acteur nigérian à l’initiative de ce mouvement[+] NoteChristopher VOURLIAS, « Nigerian directors target bigscreen respect », Variety, mai 2012.X [6].
 
La FVPMAN accompagne également cette tendance. Elle déclare, en marge de son annonce sur l’embargo, ne plus vouloir distribuer les films produits par des amateurs. De même, elle tente de mettre en place un système de visas de distribution et donc une classification des films sur le territoire nigérian, franchissant ainsi une nouvelle étape pour se rapprocher des standards internationaux / hollywoodiens.
 
Cet embargo apparaît aussi comme un moyen pour Nollywood de se détacher de sa mauvaise réputation en terme   dequalité. En effet, soumis à des impératifs de rentabilités très forts, la production nollywoodienne ne s’embarrasse pas de « subtilités techniques ou esthétiques et [recherche] essentiellement un profit facile et rapide. ». Pour cela, elle doit augmenter la qualité de ses productions, mais aussi se distinguer de son principal concurrent : Ghollywood (ou Ghallywood)[+] NoteTerme qui désigne l’industrie du cinéma au Ghana.X [7]. En effet, les deux productions sont souvent associées dans l’esprit des diffuseurs mondiaux et panafricains qui proposent, à l’instar de sites comme nigerianfolks.com ou naijapals.com, des films en streaming des deux pays.
 
Cette tentative de se construire en opposition, en se démarquant de son voisins intervient en effet après plus de dix ans de travail commun. Au commencement, les deux industries sont bâties sur le même modèle. Ghollywwod et Nollywood se sont épanouies conjointement au bord du golfe de Guinée. L’industrie du cinéma au Ghana fut créée dans les années 1980, mais c’est avec le succès de Nollywood dans les années 1990 qu’elle s’est véritablement développée. Tout d’abord, de nombreux acteurs ghanéens ont profité du boom de Nollywood pour intégrer les productions nigérianes. Puis, le Ghana a décidé de lancer sa propre industrie et a utilisé de nombreuses têtes d’affiches nigériannes pour promouvoir ses premières productions. Il est aujourd’hui courant pour les acteurs et réalisateurs des deux pays de passer d’une production nollywoodienne à une production ghollywoodienne. Jackie Appiah, Van Vicker, Nadia Buari, Majid Mikel sont des acteurs ghanéens très connus au Nigéria qui jouent autant dans des films de Nollywood et de Ghollywood.
 
Bande annonce du film nigérian Adesuwa,
nominé en seconde position lors de l’édition 2012 de l’
African Movie Academy Awards
 
Et la recette a bien fonctionné.  Lors de l’édition 2012 de lAfrican Movie Academy Awards (AMAA), le Nigeria a reçu 52 nominations, l’Afrique du Sud 45 et le Ghana 17. Adesuwa primé en seconde position dans la catégorie Meilleur film, rassemble des acteurs nigérians et ghanéens (dont Koffi Adjorlolo). De même, le film ghanéen primé à la sixième position dans la même catégorie présente un casting des deux nationalités, notamment les deux stars de Nollywood, Ebbe Bassey et Omotola Jolade Ekeinde.
 
Cette interpénétration des deux milieux professionnels  est due au fait que les deux industries ont un environnement de production similaire. Le Nigéria, avec production très abondante, détient le record mondial de vidéos produites par an (entre 1 500 et 1 800). De son côté, l’industrie ghanéenne marche dans les pas de son modèle avec environs 150 films produits par mois en 2011.
 
Bande annonce du film ghanéen Ties That Bind,
nominé en sixième position lors de l’édition 2012 de l’
African Movie Academy Awards
 
L’enjeu est de taille pour cette industrie qui, bien que peu rentable, au vu du nombre de films produits, constitue un marché important pour le Nigéria. En 2009, pour un marché intérieur de 160 millions d’habitants, le chiffre d’affaires total de Nollywood était estimé à 300 millions $. Le secteur fait vivre entre 200 000 et 300 000 personnes. Autre enjeu, la question du rayonnement pan-africain et international gagne en importance, grâce au développement du Web notamment. C’est potentiellement toute l’Afrique et la diaspora africaine qui sont visées par ces productions[+] NoteÀ titre d’exemple, en juin 2012, le fonds d’investissement Tiger Global (un des premiers à avoir cru en Facebook) a annoncé une participation de 8 millions $ dans la société iRoko TV qui diffuse en streaming des films nigérians et ghanéens.X [8]. Le gâteau devient de plus en plus important, à l’instar des succès mondiaux d’Afrique du Sud comme Totsi[+] NoteFilm réalisé par Gavin Hood, sortie en 2006 qui a réalisé 9,8 millions $ de recettes à l’international pour un budget de 3 millions $.X [9], et la concurrence de plus en plus âpre.
 
Malgré cette concurrence, la majeure partie des professionnels du cinéma des deux pays déplore la discorde et plaide pour un retour à une relation apaisée, l’interdépendance pouvant être une force et non une faiblesse pour le développement du cinéma africain.
 
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Crédit photo : 10b travelling / Flickr
  • 1. Association qui regroupe les distributeurs de films au Nigéria. Elle est affiliée au National Film and Video Censors Board (NFVCB), agence étatique nigérienne qui a pour mission d’établir une classification des films produits au Nigéria (équivalent du CSA français).
  • 2.
  • 3.
  • 4. Terme qui désigne l’industrie du cinéma au Nigéria. Le suffixe –llywood s’acquière lorsque la production cinématographique devient massive.
  • 5. Cette tendance ce caractérise par des exigences qualitatives plus importantes, une meilleure technique et des budgets plus importants de l’ordre de 500 000$.
  • 6. Christopher VOURLIAS, « Nigerian directors target bigscreen respect », Variety, mai 2012.
  • 7. Terme qui désigne l’industrie du cinéma au Ghana.
  • 8. À titre d’exemple, en juin 2012, le fonds d’investissement Tiger Global (un des premiers à avoir cru en Facebook) a annoncé une participation de 8 millions $ dans la société iRoko TV qui diffuse en streaming des films nigérians et ghanéens.
  • 9. Film réalisé par Gavin Hood, sortie en 2006 qui a réalisé 9,8 millions $ de recettes à l’international pour un budget de 3 millions $.
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