BAFICI 2012, un festival en suspens ?

Article  par  Kevin PICCIAU  •  Publié le 27.04.2012  •  Mis à jour le 27.04.2012
salle Planetario Galileo Galilei
[ACTUALITÉ] La ville de Buenos Aires a tenu son festival international du cinéma indépendant du 11 au 22 avril 2012. Avec 14 éditions derrière lui, le BAFICI tient-il (toujours) le bon cap ?
La ville de Buenos Aires a ouvert, le 11 avril 2012, la 14ème édition de son festival international du cinéma indépendant, le BAFICI (Buenos Aires Festival Internacional de Cine Independiente). Pendant une dizaine de jours, la capitale argentine a proposé aux professionnels du secteur, à la presse et au grand public une sélection de 449 films, mêlant courts et longs métrages, fictions et documentaires, pour une programmation mettant à l'honneur plus de 50 pays, représentant les cinq continents. L'ensemble de la profession s'accorde pour désigner le BAFICI comme le plus important festival d'Amérique latine consacré au cinéma indépendant, devant d'autres rendez-vous comme ceux de Valdivia, au Chili, ou Mar del Plata, dans la province argentine.

 
En 2011, Mauricio Macri, gouverneur de la Ville autonome de Buenos Aires, organisatrice officielle du BAFICI[+] NoteC'est le ministère de la Culture de la Ville autonome de Buenos Aires qui est en charge de l'organisation du festival.X [1], revendiquait cette place centrale que tient le festival en évoquant « un rendez-vous obligatoire et prenant toujours plus d'ampleur ». Ce diagnostic d'une tendance positive n'a pas été démenti par l'édition 2012, du moins sur le plan très concret des chiffres. 23 salles étaient mobilisées pour le 14ème BAFICI, soit 3 salles de plus que l'année précédente[+] NoteLes 2 nouvelles salles – ouvertes en 2012 – du Centre culturel San Martín et le Planétarium Galileo Galilei de Buenos Aires. Il faut ajouter à ces 23 salles de cinéma un site en plein air, l'amphithéâtre Eva Perón du Parque del Centenario, réservé aux projections gratuites.X [2], afin d'assurer les 1012 projections inscrites au programme[+] NoteCe chiffre inclut les projections libres d'entrée.X [3]. Selon les données communiquées par le service de presse du festival, un peu plus de 230 000 entrées de cinéma avaient été vendues en date du samedi 21 avril 2012, jour de l'annonce du palmarès et veille de la clôture du festival. En comptabilisant les participants aux manifestations gratuites (projections de films en plein air, concerts, tables rondes, présentations d'ouvrages), les organisateurs ont annoncé un chiffre approximatif de 350 000 visiteurs (hors professionnels) pour l'événement considéré dans sa globalité, soit une fréquentation en hausse de 15 % par rapport à l'édition précédente. L'équipe de communication du BAFICI s'est appliquée à mettre en avant un autre élément censé témoigner de l'évolution constante d'un festival apte à se renouveler et en adéquation avec les objectifs d'innovation et de modernité, affirmant que « l'on se souviendra [de ce BAFICI] comme le premier ayant proposé des séances au format full dome, un mode de projection qui utilise un champ de vision à 360° ». Ces projections, organisées dans la salle du planétarium de Buenos Aires, essentiellement pour des films du BAFICITO[+] NoteLa branche « enfants / jeunesse » du BAFICI.X [4] et des créations visuelles à partir d'albums de musique[+] NoteThe Wall des Pink Floyd et des morceaux du groupe U2, notamment.X [5] NoteThe Wall des Pink Floyd et des morceaux du groupe U2, notamment.X [6], ont été annoncées par la presse – pendant toute la période d'avant-festival – comme la grande attraction de cette année. En attirant l'attention sur cette variation technique dans les modes de projection, c'est avant tout le grand public qu'il s'agissait de convaincre du dynamisme du BAFICI. La « nouveauté » en question reste cependant fortement technique et anecdotique, la qualité du festival devant avant tout être jugée à sa programmation et aux dynamiques d'échanges qu'il est à même de créer.

C'est justement dans son rôle de cellule de rencontre entre professionnels que le BAFICI 2012 a réalisé un véritable progrès, en revoyant le principe de fonctionnement du BAL, le Buenos Aires Lab, plateforme de rencontre entre les différentes parties prenantes dans le circuit du film. 2012 marque le retour à un schéma qui avait été retenu lors de la mise en place du BAL, il y a dix ans, mais qui avait été rapidement abandonné, à savoir une séparation claire entre deux ateliers : le Production Lab, destiné à favoriser la découverte de nouveaux talents en s'adressant aux porteurs de projets sans producteur ou soutien financier, est réinstauré, tandis qu'est maintenue la section Work in Progress, réservée aux films en cours de production (ceux qui sont portés par un producteur, qui sont déjà au stade du tournage ou de la post-production). Sophie Erbs, productrice déléguée de Nana (film français sélectionné dans la catégorie « Film international ») pour Gaijin, a participé aux journées du Work in Progress. Elle en retient le « nouveau dispositif consistant à réunir deux projets par table » : sortant du schéma classique des marchés de coproduction où chaque producteur est amené à dialoguer avec des partenaires potentiels dans un face à face privé, le BAL 2012 a choisi de coupler deux représentants de projets par point de rencontre, pour un échange en simultané avec de possibles investisseurs ou coproducteurs. Pour Sophie Erbs, l'idée est plus que judicieuse, puisqu'elle « favorise des échanges plus dynamiques et plus fructueux dans le jeu des discussions ».


Extrait de Nana, un film de Valérie Massadian (France, 2011)
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Films Épicentre -

Lorsqu'il s'agit d'évoquer le cœur du festival, sa programmation, il est plus difficile de recueillir des avis fermement enthousiastes. Le BAFICI 2012 a rempli son contrat en faisant la promotion de son cinéma national (111 films argentins étaient présentés, dont 52 courts métrages et 59 longs métrages, sur un total de 449 films), en valorisant des productions déjà remarquées dans d'autres festivals (à l'image de Nana, primé aux festivals de Locarno, de Valdivia, d'Istanbul et de Vilnius) et en mettant sur le devant de la scène une palette – riche en nationalités – de jeunes auteurs-réalisateurs. Au total, quelque 2000 invités – réalisateurs et producteurs – auront représenté le cinéma indépendant pour l'événement portègne d'avril 2012. Nombreux sont cependant les critiques, à l'image de Diego Lerer, journaliste cinéma pour le quotidien argentin Clarín, à avoir vu passer le festival comme une simple formalité. Sur son compte Twitter, Diego Lerer a ainsi relayé une délibération « sans accords » de la part du jury chargé d'attribuer les prix dans les différentes catégories de la compétition. Le journaliste a conclu sa couverture du BAFICI 2012 par une phrase lapidaire, évoquant « un festival qui a été... normal ». Les plus extrêmes évoquent une baisse de qualité dans les choix de programmation, due à une politisation du festival. Veronica L.[+] NoteÀ la demande de la personne interrogée, le nom a été modifié.X [7], productrice dans le domaine de l'animation, critique vivement la « nouvelle mentalité du festival, depuis l'arrivée de Macri en tant que gouverneur de la Ville de Buenos Aires, en 2007 » : trois jours après avoir reçu l'avis de sélection de son film d'animation pour le festival, Veronica L. s'est vu adresser un contre-avis, faisant état « d'incompatibilités avec les normes de diffusion ». Pour la productrice, cette formule vague ne visait pas la forme, son film étant proposé dans un format classique, mais bien le fond : le film d'animation se termine sur une allusion pro-kirchnériste, un élément que n'aurait pas repéré le comité de sélection lors du premier visionnage et qui, dans l'opposition entre Mauricio Macri et la présidente Cristina Kirchner[+] NoteMauricio Macri représente à l'heure actuelle l'opposition de droite.X [8], ne pouvait avoir droit d'affiche pendant le BAFICI. La presse nationale a elle aussi pointé du doigt cette inquiétante politisation du festival, qui s'est traduite, cette année, de façon concrète, sur les affiches : l'INCAA, l'Institut national du Cinéma et des Arts audiovisuels d'Argentine, a décidé de ne pas voir apparaître son logo sur les affiches du BAFICI 2012. Il a pourtant, non pas maintenu, mais augmenté sa subvention à l'événement, la faisant passer de 360 000 à 400 000 pesos. Pour les observateurs de la vie publique argentine, cet acte symbolique fort est expliqué par les différents qui opposent le gouvernement de la Ville de Buenos Aires et la directrice de l'INCAA, Liliane Mazure, depuis plusieurs années. Cette dernière souhaiterait éviter toute association avec le « macricismo », la politique à la Macri, tournée vers les logiques commerciales et les abus d'influence, et déconnectée des exigences propres au cinéma indépendant.

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Crédits photos :
- Image principale : salle du Planetrio Galileo Galilei - @K. Picciau
- Logo officiel de la ville autonome de Buenos Aires / Logo officiel du BAFICI 2012
  • 1. C'est le ministère de la Culture de la Ville autonome de Buenos Aires qui est en charge de l'organisation du festival.
  • 2. Les 2 nouvelles salles – ouvertes en 2012 – du Centre culturel San Martín et le Planétarium Galileo Galilei de Buenos Aires. Il faut ajouter à ces 23 salles de cinéma un site en plein air, l'amphithéâtre Eva Perón du Parque del Centenario, réservé aux projections gratuites.
  • 3. Ce chiffre inclut les projections libres d'entrée.
  • 4. La branche « enfants / jeunesse » du BAFICI.
  • 5. The Wall des Pink Floyd et des morceaux du groupe U2, notamment.
  • 6.
  • 7. À la demande de la personne interrogée, le nom a été modifié.
  • 8. Mauricio Macri représente à l'heure actuelle l'opposition de droite.
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